2 jours pour faire des thunes d’Hamid Jemaï

Micklo, fils du défunt grand Aldo, a l’art de se foutre dans la mouise jusqu’aux tréfonds de son petit cou de gitan. C’est donc comme ça qu’il se retrouve avec une ardoise de 20 000 € à régler auprès du terrible Goulag, un truand « ruskoff » à qui on ne l’a fait pas. Les dettes sont payables sur le champ. Micklo, flanqué d’une armoire à glace, homme de main de Goulag, chemine fébrilement jusque chez lui, où il paraît, il pourra mettre la main sur le numéro de téléphone d’une personne sensée pouvoir le sortir de ce merdier. Mais à Garbit, on ne l’a fait pas non plus. Il prête à Micklo un briquet d’une valeur inestimable. Ce briquet, c’est le gage que justice sera faite. Ce briquet, en quelque sorte, c’est le détail qui tue. Mais c’était sans compter le caractère intrépide de Micklo. Ce dernier parvient à endormir la vigilance de Garbit et prend la poudre d’escampette avec 8000 € en poche et un flingue. C’est le début de sa folle épopée.
Cette histoire rocambolesque vous mènera des terrains vagues occupés par le clan des Skilachi aux sous-sols sordides du quartier général de Goulag et sa bande. Le fil conducteur reste Micklo qui opérera une mue aussi saisissante qu’effroyable. Ou comment un gosse paumé de la rue peut se transformer en une brute sanguinaire. Mais le dindon de la farce n’est pas toujours qui l’on croit. L’auteur use d’une narration déroutante. D’incessants va et vient, entre analepses et prolepses, font avancer le récit vers sa fin, implacable. Le tout se déroule sous les yeux du lecteur, tel un film de gangster. Le style mêle langage des cités et langue littéraire. Des traits d’esprits inspirés, s’égrainent ici et là. Quelques scènes d’une rare violence pourront choquer les plus sensibles. Mais le moins que l’on puisse dire, c’est que le lecteur en aura pour ses émotions !

C.A.

Le livre : 2 jours pour faire des thunes d’Hamid Jemaï, collection Exprim’, éditions Sarbacane, 14 €

Illustration de la couverture : Gettyimages


Echecs et but ! d’Axl Cendres

Il est promis à un avenir de joueur d’échecs virtuose. Monsieur Martini l’a bien compris. C’est pourquoi il l’arrache du foyer de sa grand-mère fumeuse de cigares pour qu’il suive le meilleur enseignement qui soit, auprès d’un maître confirmé. A l’enseigne du Paradis où il loge, il fait une rencontre-révélation : la passion des supporters de football. Tout en poursuivant son apprentissage des échecs, il en entreprend un autre, plus ardu, pour lui qui ne maîtrise aucun code : celle de supporter avec son nouvel ami Mickey. Et se faisant, il éprouve de plus près le sens premier du terme : la souffrance de supporter une équipe.
On trouve dans ce troisième roman de la jeune auteur Axl Cendres les éléments qui avaient déjà contribué à esquisser son style et son univers si singuliers : des personnages hauts en couleur à la personnalité riche et dense, une psychologie du personnage principal particulièrement fouillée. Ce récit est conté selon son point de vue. Le narrateur nous fait donc part de ses réflexions pertinentes, lucides, perspicaces. C’est bien écrit : agréable à l’oreille comme aux images suggérées.
En s’emparant d’un sujet aussi tranché que celui du football, Axl Cendres réussit le pari de réunir les lecteurs de tous les horizons : les amateurs invétérés reconnaîtront sans doute leur propre fièvre de supporter, mais aussi les autres, le public plus difficile des indifférents. Le rythme de la dernière partie de l’histoire s’accélère brutalement. Le texte gagne ainsi en intensité et devient une illustration extrême de la passion. Celle qui renoue avec ses racines primitives. De supporter on passe à hooligan. D’où la lecture polysémique que l’on pourra faire du titre, pour boucler le tout magistralement.

C.A.

Le livre : Echecs et but ! d’Axl Cendres, collection Exprim’, éditions Sarbacane, 13,50 €

Illustration de la couverture :


Conventum de Pascal Girard

Conventum en québécois, c’est une soirée d’anciens. Vous savez, « On s’était dit rendez-vous dans 10 ans… » C’est exactement ce qui arrive à Pascal Girard. Celui-ci reçoit un carton d’invitation pour retrouver ses camarades de l’époque du secondaire. Loin de le réjouir, cette invitation suscite en lui des angoisses profondes liées à son image et à la perception que les autres ont de lui. C’est pourquoi il se lance dans un régime…
Pascal Girard évoque ici un sujet qui parlera à plus d’un d’entre nous : l’image que l’on a de soi. Mais encore qui l’on croit être, qui l’on voudrait être pour les autres et qui l’on est vraiment à leurs yeux. Nous avons probablement déjà tous réfléchi selon le schéma des gagnants et des perdants. Ce qui est intéressant, c’est de relever les critères qui permettent de définir notre appartenance ou non à l’une ou l’autre des catégories. De même, notre sentiment profond d’appartenance à une catégorie ne sera pas forcément celle où les autres voudront bien nous ranger naturellement. Qu’est-ce qu’être un gagnant ? Faut-il nécessairement avoir un métier bien placé dans la hiérarchie sociale pour en être un ? Existe-t-il une continuité dans la vie d’adulte ? Les perdants d’hier peuvent-ils être les gagnants d’aujourd’hui ? Autant de questions soulevées ici et dont il vous appartiendra de trouver vos propres réponses… Cette BD pose aussi clairement la question de l’intérêt supposé de ce type de soirées de retrouvailles, qui ont lieu des années après. Et en même temps, malgré le ton humoristique adopté tout du long, une réponse sarcastique semble presque s’imposer d’elle-même. Quel intérêt donc si ce n’est justement pour se comparer à son voisin, épier ses signes extérieurs de réussite sociale, ou se rassurer au contraire de sa médiocrité supposée ? L’humour ne cache cependant pas des dialogues sérieux qui viennent pointer une certaine vérité. Ainsi, Pascal Girard se confie à la cuisinière embauchée exprès pour la soirée : « J’ai l’impression que personne n’a vraiment changé depuis le secondaire sauf moi. Un peu comme si j’étais le seul à avoir mûri. » Propos qui seront d’ailleurs mal interprétés par cette dernière. Comme si affirmer sa différence était un crime passible de la mise au banc. Comme s’il fallait nécessairement remplir le rôle implicite que l’on attend de vous pour pouvoir prétendre s’intégrer. Il y a comme une dénonciation de ces rapports hypocrites. Et si Pascal Girard est si différent des autres c’est peut-être aussi parce qu’il ne parvient pas à jouer précisément le rôle que l’on attend de lui. Au final, on ne s’attache pas moins à son personnage, complètement maladroit dans ses relations sociales, si obsédé à l’idée de bien faire et surtout de bien paraître qu’il s’enlise chaque fois plus dans sa maladresse. A vous dissuader presque de vous rendre à votre propre conventum… !

C.A.

La BD : Conventum de Pascal Girard, collection Shampoing, éditions Delcourt, 13,50 €

Illustration de la couverture : Pascal Girard


Menteuse de Justine Larbalestier

Micah est une ado de 17 ans qui vit à New York avec ses parents et son frère Jordan. Jeune fille étrange, elle n’est pas spécialement bien intégrée. Micah souffrirait de mythomanie. Ce ne serait pas sans lien avec ce qu’elle appelle « la maladie familiale ». Mais à nous, lecteur, elle promet de dire la vérité. En effet, Zach, un camarade de sa classe, a été retrouvé décédé. Il s’agit, vraisemblablement, d’un homicide. Aussi, une enquête est ouverte. Micah, comme ses camarades, va être interrogée. Au fur et à mesure du récit, nous apprenons à connaître Micah. Cette dernière oscille sans arrêt entre l’instant présent, les analepses qui lui permettent de raconter sa relation à Zach et l’histoire de sa famille. Entre ses va-et-vient incessants et malgré sa promesse, Micah ne peut s’empêcher de glisser des mensonges.
Le problème des critiques élogieuses, c’est qu’elles induisent fatalement un horizon d’attente que notre propre lecture ne parviendra pas forcément à combler. Menteuse est un livre particulier. Effectivement, la narratrice m’aura bien mené en bateau, à la différence prêt que je n’ai pas été consentante et connaissant son passif de menteuse invétérée, je n’ai pu m’empêcher de lire ses propos avec le doute et la circonspection qui s’imposent. Le texte est divisé en 3 parties : « Où je dis la vérité », « Où je dis la vraie vérité », « La vérité authentique et véritable ». Chacune venant contredire les propos tenus dans la précédente. Ce que Micah avoue dans la deuxième partie est assez démentiel mais toute l’histoire est construite autour de cet aveu. S’agit-il réellement d’un texte fantastique ? Si oui, on peut dire qu’il est réussi. La narratrice se pose des questions intéressantes mais surtout pertinentes sur son identité. En anglais, il y aurait un mot parfait pour décrire son sentiment de bizarrerie : freak. Et si ce n’était pas fantastique, mais juste le délire mythomane d’une ado de 17 ans ? Alors, je ne suis pas convaincue. Je ne comprends pas où l’auteur voulait en venir. Que fallait-il comprendre entre les lignes ? S’il s’agissait d’interroger notre rapport au mensonge et à la vérité, encore fallait-il donner les moyens de comprendre ce qu’était cette fameuse « vraie vérité ». Nous n’avons que le point de vue de Micah. Jusqu’à la fin, finalement, nous ne saurons pas si ce qu’elle a dit est sincère. Et si ce n’est pas le cas, nous ne saurons pas non plus qu’elles sont les raisons qui l’auraient poussée à mentir de manière aussi compulsive. En définitif, ce texte laisse beaucoup trop de questions en suspens et ne donne pas les bonnes pistes pour trouver un semblant de réponse. Mais peut-être suis-je simplement passée à côté…

C.A.

Le livre : Menteuse de Justine Larbalestier, éditions Gallimard jeunesse, 13,50 €

Illustration de la couverture : Classhouse Images / Wildcard Images


Sorcellerie & Dépendances de Sandrine Revel

Eva participe à un groupe de sorciers dépendants, fréquenté notamment par des femmes comme Santa, qui délaissées par leur mari, ont cru que la sorcellerie pourrait les sortir du gouffre. Eva connaît un chemin de vie relativement similaire. Les années ont marqué son visage et son propre mari semble aller voir ailleurs. Aussi, pour renouer avec le charme de sa jeunesse d’antan, elle envisage de faire un pacte avec le Diable. Mais la jeunesse n’est pas un cadeau que le Diable consent gratuitement…
Sorcellerie et dépendances. Pour Sandrine Revel, il s’agit d’en pointer plusieurs, comme l’indique l’usage du pluriel. On peut les dénombrer sans peine au fur et à mesure de la lecture : dépendance aux diktats qui gouvernent la société par ses injonctions à la beauté, la gloire et la jouvence éternelle. La sorcellerie est sans doute une espèce d’allégorie qui exprimerait les dépendances de nos sociétés modernes : chirurgie esthétique, crèmes anti-rides, pilules miracles, etc. Si le propos est clair, je dois avouer que j’ai parfois eu du mal à saisir où l’auteur voulait en venir. L’introduction du personnage de la sœur d’Eva, à qui tout réussi, est intéressante dans la mesure où elle vient contrebalancer le sentiment d’échec de celle-ci. La réussite n’a rien d’évident, elle aurait même un prix. C’est pourquoi tant de personnes tomberaient symboliquement dans la sorcellerie. Mais, faut-il nécessairement pactiser avec le Diable pour réussir ? C’est au moins ce que pourrait laisser entendre une lecture littérale de cette histoire. Derrière le Diable, ranger qui ou ce que l’on voudra…
Malgré son propos parfois confus, cette BD ne manque pas de charme. Le coup de crayon de Sandrine Revel est atypique. Le choix d’une palette de couleurs surannées donne du relief aux dessins et contribue à créer une ambiance de l’Amérique des années 50. En somme, il se dégage une impression générale d’imperfection qui fait précisément tout le charme et l’authenticité de cette BD !

C.A.

La BD : Sorcellerie & Dépendances de Sandrine Revel, éditions Dupuis, 11,95 €

Illustration de la couverture : Sandrine Revel


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